Résumé
Il se souvient de la villa qui donnait sur la mer et de son opulent jardin : il y soignait iris, trompettes des anges, glaïeuls et pulmonaires. Témoin discret et impartial, le vieux jardinier raconte : le jeune couple, beau et fortuné, leurs amis toujours plus nombreux, les baignades et les promenades à cheval, une vie d’insouciance et d’oisiveté sous les yeux de l’indomptable cuisinière et de toute une maisonnée. Avec l’arrivée d’un nouveau voisin, fortune faite en Amérique, surgit la menace d’un passé enfoui.
Comme au ralenti, le drame se déroule, dans un luxe de détails et de non-dits, un savoureux mélange de détachement et d’émotion.
Une bouffée d’air
Cet été s’est trouvé pauvre en lecture. Pas le temps, pas l’envie, trop de livres à lire et impossibilité de faire un choix. Et puis quand même… J’ai attrapé Le jardin sur la mer de l’autrice catalane Merce Rodoreda.
Et quel bonheur. C’était déjà très beau de découvrir la plume de cette femme et j’ai envie de continuer de la découvrir après ce roman.
C’est un texte d’amour, de nature, de deuil parfois impossible. Toutes les émotions s’y trouvent réunies. On plonge dans la complexité de l’âme humaine et c’est presque par la petite porte.
La domesticité
Le texte est à la première personne, c’est le jardinier de la famille qui raconte les événements. Cela donne tout de suite une sensation de proximité. Avec lui et avec ce couple riche et leurs amis qui vivent tout près. Dans la grande maison quand le jardinier les voit depuis sa maisonnette dans le jardin de la propriété.
Ce qu’il voit par lui-même est complété par ce que raconte les autres employés de la maison. Ensemble, ils regardent vivre ces gens. On est au théâtre, dans la vraie vie.
Un roman terrien
Comme c’est indiqué avec le titre, Le jardin sur la mer, les plantes et la nature en général ont une place choisie dans le roman. En miroir des joies et des drames qui se jouent, nous suivons l’évolution de ce jardin chéri. Au gré des saisons, au gré des envies des propriétaires. Et l’amour que lui porte son jardinier nous parvient en plein coeur.
Ecrire/Lire
Ce roman m’a aussi beaucoup inspirée en tant qu’autrice. Dans une littérature contemporaine où on dit toujours : faire suivre le lecteur, l’inclure partout, lui montrer. Merce Rodoreda montre une autre voie.
En effet, les histoires de vie des propriétaires sont au cœur du récit. Et pourtant, nous n’en avons qu’un récit de deuxième main. Il y a très peu de dialogues incluant ces personnages et lorsque c’est le cas, ce n’est jamais pour expliquer ou commenter le récit en cours.
Le lecteur reste à la porte, avec les domestiques. Il glane quelques informations, quelques détails. On aperçoit certaines scènes en même temps que le jardinier. C’est tout.
Des questions resteront en suspens et on ne pourra pas tout comprendre. Et l’autrice ne s’en excuse pas. C’est la force aussi de son texte. Un dispositif où la périphérie regarde le centre.
On sort des considérations d’utilité, de service au lecteur. Ce roman est ancré ailleurs. Dans un style puissant et dans la vie. Ce n’est pas parfaitement carré, tout bien expliqué, tout bien lissé.
C’est toujours une considération dans un coin de la tête. Est-ce qu’on explicite tout pour le lecteur ? Est-ce qu’on le déçoit si on laisse des lacets volontairement défaits à la fin du texte ? Et puis même… Au-delà du lecteur, est-ce qu’on laissera une chance à mon texte si je veux n’en faire qu’à ma tête ?
Merce Rodoreda a tranché. Elle a produit le roman comme elle le voulait. On le referme en se posant encore mille questions. Mais est-ce un problème ? N’est-ce pas une façon de continuer d’interagir avec l’univers littéraire qu’on va bientôt laisser derrière soi ?
Alors, bien sûr, ce n’est pas une raison pour faire n’importe quoi et tout envoyer valser. Quoique ? Mais l’exemple de cette autrice me donne matière à réfléchir. Il y a de la place pour plus d’ouverture, plus de confiance faite au lecteur. Il ne faut pas s’interdire de déroger à ce qui semble une règle immuable.
Ce sont des textes comme celui-ci qui donne du baume au coeur, si ce n’est de l’inspiration. J’ai envie de marcher dans ses traces. Réussir à transmettre autant d’émotions sans jamais verser dans le mélodrame. Laisser de la place pour la nature, sa vie propre. Sans se dire : non, trop atmosphérique, trop ci, trop ça.
L’écriture de la vie c’est ça aussi, des branches entrelacées, des sentiers ouverts mais non suivis jusqu’au bout… Parce que la vie est comme ça. Il n’y a pas toujours la bonne explication, la réponse. Parfois on voudrait des réponses et il n’y en aura jamais, on reste avec les points d’interrogations. C’est beau de se dire qu’on peut aussi avoir la force de le transcrire dans un roman sans trahir le lecteur pour autant.




