
Je lis depuis que je sais lire. Je n’ai pas de premier souvenir sans livre dedans.
Ce n’est pas une passion comme les autres. Ce n’est pas un hobby, pas un refuge, pas une façon de passer le temps. C’est de l’oxygène. Au sens littéral, pas métaphorique. Ce que la lecture fait, aucune autre forme d’art ne le fait exactement pareil : elle installe quelqu’un d’autre dans ta tête, avec sa voix, ses silences, sa façon de voir, et pendant le temps de la lecture tu penses avec lui. Pas après. Pendant. C’est la forme d’intimité la plus étrange et la plus réelle qui soit.
C’est pour ça que je lis Marie NDiaye pour sa façon de faire entrer le trouble dans le réel sans crier gare. Jane Austen quand je veux qu’on me montre comment une époque se trahit dans une conversation de salon. Nathalie Sarraute quand je veux qu’on me rappelle que la langue peut être fracassée et reconstruite autrement, que ce qu’on croyait impossible à dire peut l’être, autrement. La littérature est la forme d’art la plus exigeante parce qu’elle ne te donne rien sans que tu y mettes quelque chose. Elle demande. Et ce qu’elle rend en échange est à la mesure de ce qu’on lui apporte.
J’écris depuis l’adolescence. Je ne sais plus exactement comment ça a commencé. Comme si ça avait toujours été là, parallèle à la lecture, l’envers du même geste. Lire c’est recevoir une voix. Écrire c’est chercher la sienne.
Et chercher n’est pas le bon mot, c’est plus violent que ça. L’écriture pousse dans les retranchements. Elle montre ce qu’on ne savait pas qu’on pensait. Elle résiste, elle rature, elle exige qu’on recommence. Ce n’est pas un chemin facile et je ne voudrais pas qu’il le soit. Un chemin facile ne mène nulle part qui compte.
Mon roman en cours s’appelle La misanthrope d’à côté. C’est l’histoire de deux êtres cabossés qui se trouvent malgré eux. Je l’écris avec une obsession simple : je veux qu’à la dernière page, le lecteur ait le sentiment de se réveiller lentement d’une rêverie. Qu’il garde une image nette. Une lumière, une odeur, une façon qu’a un personnage de se tenir dans une pièce. Qu’il ait l’impression de connaître ces gens dans la vraie vie, et de les quitter à regret.
C’est ce que les meilleurs livres font pour moi. C’est ce que j’essaie de faire.
Ce blog est l’endroit où ces deux pratiques coexistent : lire et écrire, recevoir et chercher. L’essentiel, et tout le reste.
