W ou le souvenir d’enfance, Georges Perec, 1975
W commence comme une utopie. Une île imaginaire, quelque part dans l’Atlantique Sud, entièrement organisée autour du sport. Des athlètes qui s’entraînent, des compétitions, des stades, des règles précises. Une société qui a fait de l’idéal olympique son principe fondateur : le mérite, la performance, l’excellence. Tout le monde court. Tout le monde lutte. Les meilleurs gagnent.
Et puis, progressivement, quelque chose se fissure. Les règles deviennent arbitraires. Les perdants sont punis. La nourriture est rationnée selon les résultats. Les vêtements, les logements, les droits élémentaires : tout est distribué selon le classement. Les corps s’épuisent. Les plus faibles disparaissent. À la fin du livre, W est un camp. Pas métaphoriquement. Littéralement.
Perec n’a pas changé de logique entre le début et la fin. Il l’a simplement suivie jusqu’au bout.
la lente montée en puissance
C’est là que réside la leçon centrale de W pour l’esprit critique : les systèmes totalitaires ne s’annoncent pas comme tels. Ils n’arrivent pas avec un drapeau noir et un manuel d’extermination. Ils arrivent avec le langage des valeurs que nous chérissons : le mérite, la compétition, la communauté, l’effort, l’excellence. Ce sont des mots que personne ne conteste. Des valeurs que tout le monde partage. Et c’est précisément pour cette raison qu’ils sont dangereux : ils désarment l’esprit critique avant même qu’il ait eu le temps de s’exercer.
Ici, le biais de confirmation que nous examinions la semaine dernière joue un rôle décisif. Quand un système nous parle le langage de nos valeurs, nous cessons instinctivement de l’examiner. Nous approuvons d’abord, et nous ne cherchons pas ce qui pourrait nous donner tort, exactement comme les participants de l’expérience de Wason qui retournaient les cartes susceptibles de confirmer la règle, jamais celles qui auraient pu l’infirmer. Le cadre idéologique de W (le sport, le mérite, l’effort) fonctionne précisément comme un cadrage au sens de Kahneman : il oriente la perception avant même que le raisonnement commence. On entre dans l’île en approuvant, et on en sort horrifié, sans pouvoir pointer le moment exact où tout a basculé.
L’esprit critique ne consiste pas seulement à détecter le mensonge. Il consiste aussi à suivre une logique jusqu’à ses conséquences. À demander non pas « est-ce que ce principe est beau ? » mais « où mène-t-il concrètement, appliqué sans limite, sans friction, sans contre-pouvoir ? ». W nous entraîne dans cette expérience de pensée avec une efficacité glaçante. C’est peut-être la démonstration la plus rigoureuse qu’un roman ait jamais faite de ce que signifie penser par soi-même. Ou plutôt, de ce qui arrive quand on ne le fait pas.

« Je n’ai pas de souvenirs d’enfance. Jusqu’à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes. »
L’autobiographie fragmentaire
Mais W est un livre double. En alternance avec la fiction de l’île, Perec tisse des fragments autobiographiques — des bribes de son enfance pendant la guerre, la mort de son père au front, sa mère déportée à Auschwitz et disparue sans trace. Et ces fragments sont troublants pour une raison précise : Perec ne sait pas. Il ne se souvient pas. Il reconstitue, il doute, il se contredit. Il signale lui-même les lacunes, les incohérences, les zones d’ombre où la mémoire a renoncé.
Ce deuxième fil introduit une question tout aussi fondamentale pour l’esprit critique : peut-on faire confiance à sa propre mémoire ? La psychologie cognitive a répondu depuis, et la réponse est inconfortable. La mémoire n’est pas un enregistrement. C’est une reconstruction permanente, influencée par ce qu’on a appris depuis, par ce qu’on veut croire, par ce qu’on est capable de supporter. Elizabeth Loftus, dont les travaux sur les faux souvenirs font référence depuis les années 1970, a montré expérimentalement qu’on peut implanter des souvenirs entièrement fictifs dans l’esprit de sujets parfaitement sains et que ces sujets les défendent ensuite avec une conviction totale. On ne se souvient pas de ce qui s’est passé : on se souvient de la dernière fois qu’on s’en est souvenu. Et à chaque rappel, la mémoire se réécrit légèrement, intégrant ce qu’on sait depuis, ce qu’on ressent aujourd’hui, ce qu’on a besoin de croire.

Méandres de notre mémoire
C’est exactement le raisonnement motivé de Ziva Kunda appliqué au passé : nous ne nous souvenons pas de manière neutre, nous nous souvenons de manière orientée. Le récit que nous construisons sur notre propre histoire est déjà une interprétation, déjà un filtre, déjà une mise en scène.
Chez Perec, cette fragilité de la mémoire n’est pas une faiblesse avouée avec honte. C’est une posture intellectuelle rigoureuse. Dire « je ne sais pas », « je ne me souviens plus », « peut-être que je confabule ». C’est déjà une forme d’esprit critique appliqué à soi-même. C’est refuser de combler les trous avec des certitudes fabriquées. C’est tenir l’incertitude ouverte plutôt que de la refermer avec une histoire commode.
Les deux fils du livre se rejoignent dans une même leçon : l’aveuglement a deux visages. Il y a l’aveuglement collectif : celui qui permet à une société d’adopter une logique meurtrière en croyant sincèrement poursuivre un idéal. Et il y a l’aveuglement intime. Celui qui nous fait tenir pour vrais des souvenirs qui sont peut-être des reconstructions, des récits de soi qui arrangent plus qu’ils ne relatent. Dans les deux cas, c’est le même mécanisme : le cerveau préfère la cohérence au vrai. Il comble, il lisse, il ordonne. L’esprit critique est ce qui résiste à ce lissage.
Le récit que tu te racontes sur toi-même : depuis combien de temps ne l’as-tu pas examiné ?




