La Colonisation du savoir, Samir Boumediene, 2019
En 2003, des chercheurs de l’Institut de Recherche pour le Développement, un établissement public français, se rendent en Guyane. Ils interrogent 117 personnes issues de communautés autochtones et créoles sur leurs remèdes traditionnels contre le paludisme. Les populations partagent leurs savoirs, généreusement, comme elles le font depuis des générations. Les chercheurs retournent en métropole, isolent en laboratoire une molécule présente dans le Quassia amara : un petit arbre dont les propriétés antipaludiques sont connues des autochtones depuis des siècles et déposent un brevet sur cette molécule en 2009 à l’Office européen des brevets.
Les communautés autochtones de Guyane ne sont pas reconnues comme co-inventrices. Elles ne perçoivent aucun bénéfice. Et selon la logique du droit des brevets, les chercheurs pourraient théoriquement leur interdire d’utiliser leurs propres remèdes traditionnels, puisque la molécule en question y est présente.
En 2015, une opposition est formée devant l’OEB, soutenue par la Fondation Danielle Mitterrand et les représentants coutumiers des peuples concernés. Après neuf ans de procédure, l’Office a rejeté le recours une dernière fois en mai 2024. Le brevet tient. Le savoir ancestral reste sans protection. La dépossession est légale.
Ce cas n’est pas une exception. C’est un mécanisme. Et c’est précisément ce mécanisme que l’historien Samir Boumediene remonte jusqu’à ses origines dans La Colonisation du savoir.
Une thèse historique comme point de départ
Le livre est une œuvre d’histoire au sens plein du terme : pas un essai militant, pas un pamphlet. Boumediene y retrace, à partir des archives coloniales, la manière dont les puissances européennes ont systématiquement collecté, répertorié et approprié les savoirs botaniques des peuples colonisés depuis le XVIe siècle. Son entrée dans le sujet est précise et délibérément étroite : les plantes médicinales. Pas les ressources naturelles en général, pas les terres, pas les corps mais les plantes, et les savoirs qui leur sont attachés. Ce prisme permet quelque chose de remarquable : il rend visible une forme de spoliation qui ne laisse pas de traces de violence physique, et qui est donc restée largement impensée, même par ceux qui étudient la colonisation.
Ce que Boumediene montre, archive après archive, c’est que les botanistes, médecins et naturalistes qui accompagnaient les expéditions coloniales n’étaient pas de simples observateurs curieux. Ils étaient des collecteurs systématiques. Ils interrogeaient les guérisseurs locaux, consignaient les usages traditionnels des plantes, repartaient avec des spécimens, des graines, des préparations, et publiaient ensuite des travaux scientifiques qui ne mentionnaient pas leurs sources humaines, ou les réduisaient à de simples « informateurs indigènes ». Le savoir était extrait, traduit dans les codes de la science européenne, et devenait propriété de celle-ci. Les détenteurs originaux disparaissaient de la chaîne de transmission.

Pire que du vol
Ce n’est pas seulement un vol intellectuel. C’est une transformation ontologique : ce qui était un savoir vivant, incarné, transmis dans une relation entre des êtres humains et leur environnement, devenait une donnée extractible, classifiable, brevetable. La plante cessait d’appartenir à un territoire et à une communauté pour devenir une ressource disponible pour qui disposait des outils juridiques et scientifiques pour se l’approprier.
Et cette logique ne s’est pas arrêtée avec la décolonisation formelle. Elle s’est simplement institutionnalisée via le système international des brevets, les normes de l’OMPI, les accords commerciaux. Le mécanisme colonial a trouvé une infrastructure juridique qui le rend non seulement légal mais défendu par les institutions internationales.
Pas un cas isolé
Un deuxième cas illustre l’ampleur contemporaine du phénomène. Le hoodia est un cactus d’Afrique du Sud que le peuple San utilise depuis des générations lors des longues chasses. Il permet de supprimer la faim et la soif pendant plusieurs jours. Des laboratoires ont isolé le principe actif, l’ont breveté, et en ont fait un coupe-faim commercialisé sur le marché mondial du surpoids. Les San n’ont perçu que 0,003 % du chiffre d’affaires généré. Un accord a bien été négocié après coup, sous pression, mais la molécule était déjà brevetée, le marché déjà constitué, le rapport de force déjà établi.

Et l’esprit critique ?
Ce que ces deux cas révèlent pour l’esprit critique est fondamental : la question n’est pas seulement « cette information est-elle vraie ? » mais « qui a le droit de produire la vérité ? Selon quels critères ? Au bénéfice de qui ? »
Nous avons vu avec Chomsky que les médias filtrent le réel selon des intérêts structurels. Boumediene va plus loin : c’est la définition même du savoir légitime qui est filtrée. Et cette définition a une histoire, une géographie, et des bénéficiaires. La science occidentale ne dit pas qu’elle détient la vérité. Elle pose les critères qui permettent de décider ce qui compte comme vérité. Et ces critères excluent méthodiquement tout ce qui ne se présente pas sous la forme d’une publication, d’un protocole, d’un brevet, d’une mesure quantifiable.
L’esprit critique, appliqué sérieusement, implique donc de questionner non seulement les contenus (ce qu’on nous dit) mais les formes : comment est défini ce qui mérite d’être dit, par qui, selon quels standards, et avec quelle mémoire. La neutralité du savoir scientifique est une convention, pas un fait. Et comme toutes les conventions, elle a une origine et des victimes.
La prochaine fois que tu lis une étude, un rapport, une expertise : demande-toi qui l’a financée, dans quelle langue elle a été publiée, et quels savoirs elle a choisi de ne pas reconnaître.




