Un petit problème…
Ma pile de livres à lire déborde. Pas un petit débordement mignon, non : un débordement qui grignote les étagères, colonise la table basse, et finit par former ces tours instables qui font lever un sourcil aux invités. Logiquement, on pourrait croire que cela m’empêche d’acheter d’autres livres. Logiquement, je devrais me dire : “on se calme, on lit d’abord ce qu’on a.” Mais voilà, la logique a ses limites, et la librairie a ses sortilèges puissants. Alors j’achète encore. Souvent. Et je me demande parfois pourquoi cette habitude résiste à tout, même à l’évidence matérielle.
Mais pourquoi tant de livres ?
Premier élément de réponse : acheter un livre, c’est déjà commencer à le lire. Pas au sens strict, bien sûr, mais au sens intime. Il y a l’instant où un titre accroche, où une couverture appelle la main, où une phrase de quatrième de couverture fait tilt. En quelques secondes, une scène se construit : toi, un fauteuil, une lumière douce, le temps qui ralentit. Cette projection est une lecture miniature. Elle nourrit l’imaginaire, elle installe une promesse. Et une promesse, ça se collectionne volontiers.
Deuxième élément : la PAL n’est pas une liste de tâches. On se raconte parfois qu’elle devrait diminuer comme un stock. Comme si l’objectif était de la “finir”. Mais une pile à lire ressemble davantage à un paysage qu’à une to-do. Elle change avec l’humeur, avec la saison, avec ce que la vie nous fait traverser. Certains livres attendent des mois, puis deviennent urgents un jour de pluie. D’autres, achetés avec enthousiasme, perdent leur éclat, et c’est très bien ainsi. On n’a pas trahi le livre. On a simplement changé.
Des promesses en devenir
Troisième élément : acheter un livre, c’est prendre date avec soi-même. Je ne suis peut-être pas prête aujourd’hui pour un roman dense, pour un essai qui remue, pour une autrice exigeante. Mais je veux que ce texte soit là, disponible, quand je le serai. C’est une forme de prévoyance émotionnelle. On ne s’offre pas seulement un objet, on s’offre une possibilité future. Un peu comme mettre de côté une bonne bouteille : pas pour ce soir, mais pour un moment qui comptera.
Quatrième élément, plus terre à terre : le plaisir du geste. Entrer dans une librairie, sentir le calme, entendre ce froissement de pages, se laisser guider par les tables, les rayons, les surprises. On y va “juste pour regarder” et on en ressort avec un livre qui, soudain, semblait indispensable. C’est presque comique. Mais c’est aussi profondément apaisant. Dans un monde qui clignote, le livre est un objet tranquille. Il ne vibre pas, il ne réclame rien, il attend. Et rien que ça, parfois, donne envie d’en ramener un à la maison.
Et puis il y a le plaisir enfantin du “au cas où”. Au cas où j’aurais besoin de rire, d’apprendre, de pleurer, de respirer, demain.
Le livre à moitié plein
Cinquième élément : l’optimisme, cette petite bête tenace. Acheter des livres, c’est croire qu’on aura plus de temps. Que les soirées seront longues, que les week-ends seront libres, que les écrans se fatigueront avant nous ! C’est le même optimisme qui me fait acheter des ingrédients “pour cuisiner” en imaginant une semaine de plats maison, alors que je sais très bien comment finit la plupart des mardis. On sait. On sourit. Et on recommence.
Sixième élément : on confond souvent accumulation et consommation. Acheter un livre ne signifie pas l’avaler vite et passer au suivant. La lecture n’est pas un concours. Ce n’est pas un tableau Excel. C’est une relation. Certains livres se lisent d’une traite, d’autres se picorent, d’autres encore s’ouvrent au hasard, juste pour relire un passage. Et il y a aussi les livres “présence”, ceux qui vivent sur l’étagère, visibles, rassurants, disponibles. Ils forment une réserve de possibles. Une bibliothèque personnelle, c’est aussi un miroir.
Enfin, il y a une réflexion plus large : acheter des livres, c’est refuser de fermer les portes. Lire, c’est rester perméable. C’est accepter d’être déplacée, surprise, contredite, consolée. Chaque achat est un petit acte de confiance : confiance dans le futur, dans les rencontres à venir, dans l’idée qu’un texte pourra, un jour, éclairer quelque chose. Et même si je ne lis pas tout, même si certains titres restent longtemps en attente, ils témoignent d’un appétit. D’une curiosité. D’une envie de monde.
Alors non, ce n’est pas “raisonnable”. Mais c’est vivant. Ma PAL déborde, oui. Et peut-être qu’elle débordera toujours 🙂 J’ai arrêté d’en faire une source de culpabilité. Je préfère y voir une promesse en désordre, un garde-manger de phrases, une façon de dire : j’ai encore faim de lire !



