Ce que j’aime, chez Jane Austen, c’est cette capacité rare à être à la fois profondément réjouissante et infiniment sérieuse, sans jamais en avoir l’air. Elle observe son époque avec une précision d’orfèvre, elle dissèque son milieu social avec une finesse redoutable, et elle le fait en souriant. Northanger Abbey est l’un des romans où ce talent éclate avec le plus de liberté et de malice. Un énorme coup de cœur, chaleureux, drôle, intelligent, et bien plus audacieux qu’on ne le dit souvent.
Austen, la crème de la crème
Jane Austen est l’une de mes autrices favorites, et ce roman me rappelle pourquoi. Elle est une chroniqueuse inégalée de la Régence anglaise, de ses rites, de ses obsessions, de ses hypocrisies minuscules. Elle voit tout. Les conversations mondaines qui tournent à vide, les ambitions déguisées en bonnes manières, les élans sincères étouffés par la bienséance. Et elle restitue tout cela avec une précision incroyable, sans jamais appuyer son propos.
Northanger Abbey, apprendre à lire le monde en lisant trop de romans
Northanger Abbey a longtemps souffert d’une réputation injuste. Pour certains, ce n’est qu’une petite histoire d’amour, légère, presque anecdotique. Une variation de plus sur un schéma bien connu. Mais les vrais lecteurs de Jane Austen savent que ses romans ne se résument jamais à cela. Ici, l’histoire sentimentale existe, bien sûr, mais elle n’est pas le cœur du livre. Le vrai sujet, c’est une jeune femme qui grandit. Et, plus encore, une autrice qui réfléchit à la littérature elle-même.
Catherine et l’imagination débordante
Catherine Morland n’est pas une héroïne brillante. Elle n’est ni particulièrement spirituelle, ni exceptionnellement belle, ni remarquablement perspicace. Et c’est précisément ce qui la rend si attachante. Elle est enthousiaste, naïve, sincère. Et Catherine lit beaucoup. Trop, peut être. Surtout des romans gothiques, alors extrêmement à la mode. Châteaux lugubres, secrets terribles, héroïnes persécutées, révélations spectaculaires. Catherine s’en imprègne au point de finir par voir le monde réel à travers ces récits.
À force de lectures gothiques, elle s’invente des intrigues là où il n’y a que des silences ordinaires. Elle soupçonne des crimes là où il n’y a que de la maladresse humaine. Elle projette du romanesque sur le banal. Bref, elle se fait des films. Et Jane Austen s’en amuse ouvertement. Mais jamais avec cruauté. La satire est vive, mais bienveillante. Austen connaît trop bien le pouvoir des livres pour mépriser une lectrice passionnée.
Ecrire sur la littérature
Ce que le roman montre avec une intelligence réjouissante, c’est la manière dont la littérature façonne notre regard. Lire peut ouvrir l’esprit, mais aussi le fausser, le décaler, l’emballer. Catherine ne fait rien de mal. Elle apprend, se trompe. Elle interprète trop. Puis elle comprend et affine son jugement. Northanger Abbey raconte cette maturation avec une délicatesse remarquable.
Et c’est là que le roman devient profondément moderne. Jane Austen rit des excès de la littérature gothique, de ses effets spectaculaires, de ses ficelles appuyées. Mais elle défend aussi le droit des romans à exister, à émouvoir, à nourrir l’imaginaire. Elle se moque d’un genre tout en rappelant sa puissance. Cette ambivalence est brillante. Elle prouve à quel point Austen était consciente de son art et de son impact.
Une construction efficace
Les personnages secondaires, comme toujours chez elle, sont d’une richesse étonnante. Certains paraissent caricaturaux au premier regard. Ils parlent trop, se vantent, calculent, s’imposent. Et pourtant, sous cette surface parfois comique, se dessinent des figures crédibles, humaines, parfois touchantes malgré elles. Jane Austen n’écrit jamais des marionnettes. Elle écrit des êtres sociaux, pris dans un réseau de conventions qui les dépasse.
La voix narrative, elle, est un pur bonheur. Présente sans être envahissante, ironique sans être cynique, elle établit une complicité constante avec le lecteur. Austen sait exactement ce qu’elle fait. Elle anticipe nos attentes, elle les détourne. Elle joue avec les codes du roman sentimental et du roman gothique. L’autrice nous fait rire, souvent. Elle nous fait réfléchir, toujours.
Amour, toujours
Bien sûr, il y a une histoire d’amour. Mais elle ne surgit pas comme une évidence magique. Elle se construit. Elle accompagne l’évolution intérieure de Catherine. L’amour, chez Austen, est presque toujours une conséquence. Le résultat d’un regard devenu plus juste, plus lucide, plus adulte. Northanger Abbey le montre avec une clarté lumineuse.
Refermer ce roman, c’est refermer un livre qui fait du bien. Un livre joyeux, enlevé, mais jamais superficiel. C’est un livre qui célèbre l’imagination tout en en montrant les pièges. Un ouvrage qui rappelle que grandir, c’est aussi apprendre à lire autrement, les livres comme le monde.
C’est évident un énorme coup de cœur pour moi. Et bien plus. L’oeuvre de Jane Austen au complet est dans mon panthéon éternel ! Pour son humour, sa chaleur et son intelligence. Et pour cette certitude, toujours intacte, que Jane Austen demeure l’une des observatrices les plus fines et les plus vivantes de l’âme humaine.




